Une société en porte à faux

L’accélération de productions et de consommation du « gore » et de l’épouvante a de quoi éveiller la curiosité. D’où nous viennent ses pulsions morbides qui nous font adorer American Horror Story, ne jamais rater un épisode de Saw ou sauter sur la dernière série MindHunter ?

La consommation, par le téléspectateur, de contenus liés à la mort sous toutes ses formes, occupe une place de plus importante aujourd’hui.

Mindhunter, Netflix©

« Death is the new porn »

« Parler de mort fait rire, d’un rire crispé et obscène. Parler de sexe ne provoque même plus cette réaction : le sexe est légal, seule la mort est pornographique. La société, ‘libérant’ la sexualité, la remplace progressivement par la mort dans la fonction de rite secret et d’interdit fondamental. Dans une phase antérieure, religieuse, la mort est révélée, reconnue, c’est la sexualité qui est interdite. C’est l’inverse aujourd’hui. » J. Baudrillard

La mort est partout dans nos œuvres de fiction, et explore jusqu’au plus profond de nos pulsions les plus morbides.

La mort, c’est un tabou dont on a encore du mal à parler, que ce soit les services funéraires, ou les campagnes de sensibilisation voire dans les cercles proches. Comme le dit Jean Baudrillard dans cette citation, la mort s’accompagne de règles faisant partie d’un cérémonial, le rite, et c’est là que rentrent en scène nos œuvres de fiction et les médias, dans un rôle d’agent nous libérant des tabous.

Purgation passive

Par l’imaginaire, les œuvres de fiction nous aident à nous purger, elles nous libèrent de cette angoisse de la mort dont on ne peut traiter à cause de ce tabou qui l’entoure. Il y a donc un gouffre d’opportunités dans lequel s’insère la fiction, en nous proposant du contenu libératoire par lequel le spectateur-consommateur se décharge.

L’horreur, c’est la jouissance qui explose, qui délie et qui cause l’effroi. Un effroi négatif en quelque sorte, camouflé. L’effroi en tant qu’il s’agit d’une violence qui bouleverse tout équilibre, qui traverse toutes les défenses et notamment la plus archaïque d’entre elles : l’angoisse.

De la stratégie libératoire ou de l’émotion 

Cette jouissance passive par l’intermédiaire de nos médias n’est pas forcément un facteur de paix intérieure pour le consommateur. De nombreux thèmes sont à décliner à partir de cette réflexion, notamment celle de la limite que nous posons à notre jouissance face à la mort, jouissance à laquelle l’angoisse a pour fonction de mettre un frein.

Néanmoins, ouvrirons ici la problématique de l’utilisation de la mort sur un support (légèrement) moins politique les séries télévisées, les médias.

En effet, les médias (journaux télévisés, réseaux sociaux, chaînes d’info en continu, etc.), traitent la mort comme moyen d’influence à part entière. La consommation d’images morbides à la minute détache le récepteur du propos, il ne devient plus sujet, mais objet, il devient prolétaire du système capitaliste. Tout comme pour les œuvres de fiction, le spectateur-consommateur est dépossédé de cette angoisse, et de la possibilité de penser l’absence et la mort.

En faisant défiler les infos, on ne laisse plus le temps de réfléchir sur l’information communiquée par l’annonceur… Nous devenons sujets à manipulation le détenteur du discours.

La mort d’Aylan a particulièrement heurté le grand public afin de sensibiliser une bonne fois l’opinion public pour la cause des réfugiés syriens – Le Monde. 3 septembre 2015

Ne devrait-on pas s’interroger sur cette stratégie de l’émotion utilisée par les médias et les classes politiques pour utiliser des faits ; attentats, tueries, accidents graves, etc., pour les ramener à leur cause politique ? Au même titre que l’utilisation des images qui est faite pour présenter (ou suggérer) la mort, le discours est tourné de manières très particulières en fonction de la finalité du propos et de l’intention de l’émetteur.

Particulièrement deux finalités très utiles, émouvoir, et faire réfléchir/orienter/adhérer.

Que l’on parle de « mission de pacification », « d’ennemis de la nation neutralisés », ou bien de « massacre inhumain », de « tuerie » ou autre « attentat barbare », il est indéniable que le traitement de la mort par son commentateur oriente l’opinion du spectateur en appelant à son affect, ou au contraire en le détachant totalement du propos. L’utilisation combinée du vocabulaire et de l’image est une véritable machine à manipuler l’émotion pour quiconque possède une tribune médiatique.

Nous subissons à notre insu une invasion de l’espace social par l’émotion. Les médias y contribuent abondamment, sans qu’on mesure toujours ce que ce phénomène peut avoir de destructeur pour la démocratie et notre capacité de penser, et in fine notre libre arbitre…

 

 

Sources :
Charles Melman. L’homme sans gravité (2012)
Michel Foucault. Surveiller et punir (1975)
Neil Postman. Se distraire à en mourir (1985)
Citation de J. Baudrillard extraite de : revue « question de communication » https://www.romolocapuano.com/wpcontent/uploads/2013/08/Gorer.pdf https://questionsdecommunication.revues.org/401 – ftn3
Geoffrey Gorer. The pornography of death. 1955 https://www.romolocapuano.com/wp-content/uploads/2013/08/Gorer.pdf

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